• Un jour, je t'ai dit d'aller te faire soigner.

    Tu devais venir chez moi, tu avais besoin de repos et de changer d'air. C'est vrai que le monde t'en voulait, t'avais du mal à le supporter.

    Je me suis toujours posée cette question : à partir de quand ton cerveau a fait un tour de 180°.

    Que s’était-il passé ?

    Plus les années passaient et plus je te voyais sombrer. Tu as commencé à mentir sur ta vie. Tu racontais à toutes les personnes que tu rencontrais que tu étais légionnaire mais tu ne pouvais en dire plus, c’était secret défense.  Au début, tu faisais en sorte que je n’entende pas tes mensonges, à force tu te foutais de ma présence, tu t’en étais convaincu

     

    Et puis les filles aussi, tu commençais à avoir des discours misogynes : « Elles se prennent pour qui ces meufs, tu viens, tu leur dis bonjour et elles, elles te regardent des pieds à la tête pour voir si t’es bien fringué et si tu es bancable et si ce n’est pas le cas, elle tourne la tête sans même te rendre un sourire ».
    Je ne savais jamais quoi te dire à part qu’elles avaient le droit de ne pas te parler.
    « Ah ouais, donc elles choisissent ! Mais ça, pas avec moi !».
    Ta rage envers la Femme durait des heures, mélangée avec des noms d’oiseaux…

    Pour sûr, ton cerveau avait bugué.

     

    En même temps, tes amis ne t’ont pas épargné comme le jour où ils t’ont abandonné sur une aire d’autoroute en te disant que le voyage pour toi s’arrêtait là. Tu as dormi sous un abri pendant trois jours, fait la manche et tu es rentré en stop. La saleté que tu avais accumulée sur ton corps, t’avait traumatisé.

     

    Il y a aussi ta maman, belle et grande dame d’une extrême intelligence qui a dilapidé son héritage, une fortune. Un brin folle, ce genre de femme si douée dans tout qu’on se demande si ses hémisphères cérébraux sont connectés.
    Un jour, elle t’a donné une facture sur laquelle elle avait détaillé tout ce qu’elle avait dépensé pour toi depuis le jour de ta naissance. Avec délicatesse, elle t’a demandé de la régler. J’ai jamais compris son geste, toi non plus et pourtant tu as perdu ton temps à essayer de le comprendre.
    Ça a fini de te flinguer le cerveau. J’ai vraiment senti une différence après cette histoire d’addition. Elle ne t’a même pas offert le café.

     

    Je voulais que tu t’en sortes, t’aider et puis il y a eu ce jour.

    Déjà, il faut savoir qu’avant aussi, j’avais peur de toi et ta haine de la vie. Ce dégout était si présent que je ne voulais plus t’accueillir chez moi même pour le café.
    Il y a deux sortes de passage à l’acte ceux qui se suicident et ceux qui suicident les autres.

    Ce samedi là, on décide de se retrouver dans un Parc. Je suis avec mon fils, enfant unique à l’époque et mon chéri. Avec toi, la promenade fut un désastre. Six mois que je ne t’avais vu et ton état avait empiré. Lors de cette balade, toutes les personnes, qui te regardaient, avaient les yeux noirs : « Putain, mais les gens me matent tous de travers. Et cette vieille, t’as pas vu son action ? Elle me fixe pendant dix secondes, s’approche de moi, me fixe encore le visage et se barre. Mais ils ont quoi comme problème, tu ne peux pas être tranquille, de toute façon, je savais que venir ici était une mauvaise idée ». Les gestes qui accompagnaient tes paroles étaient ceux d’un fou.

    Tu devais peut-être ressembler à son petit-fils… Je ne sais pas…

    Je me suis dit qu’il valait mieux partir. Sur le chemin du retour tu m’as raconté en large et en travers tout le mal que les gens t’avaient fait lors de cette foutue marche dans le parc. Devant la maison, je prétexte une sieste pour ne pas te faire entrer et on se dit au revoir.
    Tu pars, j’attends que tu sois loin et dis à mon chéri : « non mais c’est de pire en pire même les pigeons, l’ont regardé de travers ».

     

    Je t’ai esquivé tout mon séjour sur Paris et puis un jour de faiblesse je t’ai proposé de venir me voir sur Aix.

    Deux jours avant ton arrivée, je n’arrivais plus à dormir, je tournais ta folie dans tous les sens et j’ai fait un truc à peine croyable : J’ai caché tous les couteaux de la maison, après j’ai pensé à cacher les fourchettes… Logique non ?

    Non.

    Le lendemain je t’ai appelé pour te dire que tu ne pouvais pas venir. Je t’ai dit aussi qu’il fallait que tu ailles te faire soigner, que tu n’avais plus de recul sur la vie. Je t’ai dit que tu trouvais peut-être ta vie normale, mais qu’elle était courante que pour toi. Désolée, tu as plus de trente ans, t’as quasiment jamais bossé de ta vie parce que les patrons sont tous méchants, tu n’as jamais réussi avoir une relation plus de deux ans parce que les filles « sont pleines de vices » et tu (je crois que c’est le pire) vis avec ta mère qui à cinq chats dans un studio de trente mètres carré.

    Réveille-toi.

    Je ne sais pas, peut-être que tout roule et que c’est moi qui ne te comprends pas.

     

    Tu as passé ta vie à découdre tout ce qu’il y avait autour toi, les études, les jobs, les filles, les amis… Rien ne t’a jamais convenu. Je veux bien, moi aussi je suis une révoltée mais il y a des limites.

    Alors un jour, je t’ai dit d’aller te faire soigner.
    Tu m’as répondu que tu n’étais pas fou.
    Je ne t’ai pas dit que tu étais fou, jusque tu avais un problème et qu’il fallait te faire aider pour t’en sortir.
    Moi, je n’arrivais plus à te suivre.

    Au bout de quinze ans d’amitié et de dégringolade,  je ne pouvais plus rien faire pour te sortir de ta haine. Il m’arrive de penser à toi, j’espère que tu vas bien et que tu respires enfin.

     

      

    « La vie sans fin d'Henrietta LacksConnard »

  • Commentaires

    1
    Mercredi 5 Novembre 2014 à 23:03

    Dur ...

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