• La fille à la vie simple...

    Toujours dans le thème "reflet dans le miroir"... Un bout de la vie d'une femme à la vie simple.

     

    Petite, tout était parfait. J’étais la princesse de mes parents. Ils me chérissaient. Je me rappelle encore mon père dire à qui voulait l’entendre : « montre comme tu es jolie ma princesse ». Fièrement, je tournais sur moi-même pour montrer la robe que maman m’avait mise le matin.

    On peut dire que la vie m’avait gâté, mon papa était riche d’après ce que disait les gens mais jaloux, ça c’est ce que maman disait.

     

    Moi, je ne savais pas vraiment ce que cela voulait dire et puis quand on est petit, ce qui compte vraiment, c’est que nos parents nous aiment, qu’ils nous achètent des bonbons et des jouets et surtout qu’ils ne meurent pas dans un accident de voiture quand ils rentrent de chez tata Simone. Parce que j’ai déjà vu ça dans un film, l’autre jour. C’est bien connu, les papas et mamans partent en voiture pour manger chez des amis, nous on reste avec grand-père et grand-mère qui disent : « surtout, faites attention en rentrant la nuit ».

    Des fois, il y a un petit frère ou une petite sœur dans la voiture avec eux mais moi, je suis fille unique.

     

    Aujourd’hui, maman a pleuré toute la journée, hier aussi. Papa, il n’est pas là. Il travaille beaucoup et n’a pas le temps de rentrer, c’est tata Simone qui me l’a dit. Mais, je ne sais pas, je sens qu’on me ment parce que maman n’arrête pas de dire qu’il est avec sa pute. Je ne sais pas encore ce que cela veut dire, il paraît que je comprendrai plus tard. Tout ce que je sais, c’est que maman pleure et que papa, il travaille tard la nuit avec sa pute et qu’il ne dormira pas encore cette nuit à la maison.

     

    Je me suis réveillée tôt ce matin et comme pour le jour de noël, j’ai couru dans le salon parce que papa y était. La situation était bizarre. Maman n’était pas dans son état normal, elle criait beaucoup de gros mots, elle est même tombée deux fois. Papa l’a ramassé mais elle le frappait. Je voulais qu’elle arrête. Il m’a manqué à moi, mon papa.

    Depuis ce jour, je ne l’ai plus jamais revu.

     

    Maman quand elle se lève, elle boit un grand verre de snaps. Et repart dans son lit. Moi, je me prépare pour aller à l’école.  Je n’aime pas y aller. Les autres enfants disent que je suis sale et que je pue, c’est vrai. Depuis le départ de mon papa, maman ne fait plus rien, tout traine partout. C’est la voisine, celle qui me dit souvent : « la pauvre petite, la vie t’a souri et puis le malheur est tombé sur vous » qui me donne à manger, le reste de leur repas parce que je suis toute maigrichonne. Je ne l’aime pas, elle me fait toujours de drôles de remarques en ce moment. Elle me regarde et elle me dit de passer chez elle parce qu’elle a ce qu’il faut à la maison depuis que ses filles ont grandit. Tu dois être un petit A, qu’elle dit.

     

    Maman aussi, me parle bizarrement. Mais elle c’est normal puisqu’elle boit de l’alcool tous les jours. D’ailleurs, je n’ai jamais le droit d’ouvrir les rideaux parce que ça lui fait mal à la tête. Hier, je les ai ouvert dans ma chambre et quand elle a vu la lumière passer sous la porte, j’ai eu droit à une rouste. C’est la première fois que je me suis regardée dans le miroir pour de vrai, je regardais mon corps, je comptais les bleus. Maman a eu la main plus lourde que d’habitude.

    En regardant mon reflet j’ai compris que la vie avait passé son chemin.

    C’est marrant, mes seins commencent à pousser et même des poils sous les bras. Tiens, mon corps change comme avait dit la maitresse. Ça va peut-être faire revenir papa. Oui, je sais, c’est bête de penser ça mais maman a dit que de toute façon papa était un salaud qui n’aimait que les jeunes femmes et moi, je deviens une jeune femme.

    Par moment, je repense à ma vie avant le drame. Papa était rentré que pour récupérer ses affaires, je l’ai compris bien après.

     

    Ma vie continua ainsi jusqu’au premier jour de mes dix-huit ans. J’étais heureuse parce que j’allais être enfin une grande personne et que je pourrais tout comprendre comme on m’avait dit : « tu comprendras quand tu seras plus grande ». Je vais enfin comprendre pourquoi papa est parti, pourquoi maman me dit souvent que je suis une bonne à rien.

    Maman est morte ce soir-là, c’est ce qui l’a dit le pompier : « votre mère est morte ». En plus il paraît qu’elle a cassé un nanevrisme. J’ai cherché les morceaux sur le parquet mais je n’ai jamais rien trouvé. Je n’étais peut-être pas assez grande pour tout comprendre.

     

    Aujourd’hui, j’ai vingt et un ans, maman est morte depuis trois ans, je n’ai jamais revu papa et je regarde pour la deuxième fois mon corps dans le miroir, je viens de mettre bas, je suis maman à mon tour. Mes seins sont beaux, ils vont donner à manger au bébé. Ma voisine a pris l’enfant dans les bras et lui fait des bisous porte-bonheur. Je suis heureuse, le papa m’a offert des roses d’amour parce qu’elles sont rouges.

     

    En regardant mon reflet dans le miroir, j’ai compris que la vie ne m’avait pas oubliée.

     

    Nous, on est rentré à la maison quand l’infirmière a dit qu’il fallait rentrer. Moi, je n’avais plus peur parce qu’elle m’a montré tout ce qu’il fallait faire pour bébé. Je faisais tout comme elle avait dit. La maison est jolie mais on n’a plus d’argent pour la payer. Le monsieur qui nous prend l’argent m’a dit de passer chez lui, peut-être qu’il avait du travail pour moi mais qu’il fallait d’abord voir avec sa femme. C’est pour faire le ménage et à manger, qu’il a dit.

     

    Sa femme est belle, elle met du maquillage comme les actrices de mes films préférés. Elle sent bon aussi même si des fois ça me donne envie de vomir. Elle m’a dit un jour : « Ça vous dit de travailler dans un supermarché en tant que caissière », olala oui être comme ces femmes sur un tabouret avec une jolie blouse et le bip bip de la machine.

    J’ai vu le papa pour lui dire que demain, j’allais être caissière : « tu te rends compte. »

    Il m’a pris dans les bras et m’a fait tourner comme ça. Le papa est fier de moi.

     

    Les filles avec qui je travaille, ne m’aiment plus. Elles sont devenues mes hainemies. J’ai pourtant rien fait de mal, c’est le patron qui me dit que je suis belle et qui me demande comment va mon fils. L’autre jour, dans la salle pour manger, elles ont mis toutes leurs affaires sur les chaises libres pour que je ne puisse pas m’asseoir avec elle.

    Je suis triste de manger dehors, surtout en hiver parce qu’il fait froid. Le papa me réchauffe le soir, après ce n’est plus grave.

     

    J’ai trente sept ans et le fils m’a dit qu’il a mis sa copine enceinte. Ma voisine m’a dit que j’étais jeune pour être grand-mère. C’est vrai. Tata Simone m’a crié dessus parce que ce n’était pas normal. Je lui ai dit que c’était un bébé et que les bébés c’est toujours normal.

    Je regarde pour la troisième fois mon reflet dans le miroir et je me dis que la vie continue.

    Mes seins tombent un peu mais c’est normal quand on va être mamie, mon ventre est un peu moche. C’est les verges dures, qu’on m’a dit.

     

    Le médecin regarde les résultats, enlève ses lunettes et parle. Je dois être encore petite parce que je ne comprends pas son charabia, je sais juste que c’est grave. Ils ont tout fait, c’est ce qu’ils ont dit : « on a tout fait ». Alors, tata Simone m’a dit que quand je verrais le monsieur là-haut qu’il fallait lui dire la vérité et la voisine a hoché de la tête. Parce qu’il faut tout lui dire à ce monsieur le bon comme le mauvais.

    Ce matin, je ne savais pas quoi faire alors j’ai regardé pour la quatrième fois mon reflet dans le miroir et je dis au revoir à la vie mais je n’ai pas pu voir mes seins, je n’en avais plus.

     

    J’ai eu une vie simple mais heureuse, enfin c’est que je pense. Certains penseraient le contraire. Peut-être que eux ils disent ça mais moi, je n’avais pas d’autres exemples que la mienne. Et puis des gens comme moi il y en a pleins mais personne ne le sait, on ne s’intéresse pas à nous. Si à la télé, ils se moquent de nous et de notre misère comme ils disent : « t’as vu l’autre jour à la télé. »

    Je n’en veux à personne mais nous ne sommes pas des bêtes quand même.

     

    Je me rappelle le jour où dans la cuisine, tata Monique a fait tomber le gâteau d’anniversaire de la voisine. Moi, je mangeais du pain. On a rigolé, comme ça toutes les trois. C’était bien. Le papa est venu après, en nous voyant, il a rigolé aussi et nous on a rigolé encore plus parce que le papa fait des bruits bizarres quand il rigole. Qu’est-ce que j’ai eu mal au ventre. Et des jours comme ça où je mange du pain comme ça dans la cuisine et qu’on rigole, j’en ai eu pleins dans ma vie.

     

    Je suis partie, je n’avais pas envie. Tout ce que je sais c’est que quelque soit notre vie, il faut vivre avec.

     

    La fille à la vie simple...

     

     

    « En fait, je n’ai pas trente-sept ans mais Vingt-sept…Je ne suis pas un canon de beauté »

  • Commentaires

    2
    Mercredi 19 Novembre 2014 à 13:02

    Mince Angélita tu m'émoustilles. Je te remercie beaucoup. 

    1
    Mercredi 19 Novembre 2014 à 12:43
    Angélita

    Je trouve que tu as une très belle plume très intéressante à lire

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